Mort féroce, mort traîtresse

Publié le par Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO

Parmi les nombreuses créations verbales de la poétesse traditionnelle Oké Gbêsso, le présent texte est le quatrième d’une série qu'il ne sera pas exagéré d'appeler le cycle Sékpé.

On y découvre une riche thématique dominée par l’amour, bien qu’il s’agisse d’une lamentation « Gbɛ́vǐhân ». Elle fut créée en juillet 1961 pour pleurer la mort de Sêkpé, au moment-même où la narratrice homodiégétique veillait, dans la réclusion rituelle,la tombe de son bien-aimé décédé.
En effet, l’un des rites funéraires chez les Galanous et,  pratiquement chez tous les clans de la région Wémê du reste, est la veille de la tombe d'un défunt. Elle consiste à commettre une personne, toujours du sexe féminin, pour dormir pendant trois lunes sur la tombe d'un défunt, afin de lui éviter la solitude. 
Astreinte à un strict confinement, la personne qui accomplit le rite, sans pour autant être une prêtresse, utilise trois éléments comme dans tout rituel : le geste, des objets et la parole.

Le geste consiste d’un côté, à dormir sur la tombe et, de l'autre,  à nourrir le défunt. Tandis que des portions des principaux repas de la journée déposées sur le sol accompagnées de libation d’eau et, parfois, de celle d'une eau de vie appelée sodabi, représentent les objets rituels, des paroles d’invitation du défunt à venir manger et boire consacrent la plénitude du rite. Profitant de cette forme d’expression du deuil, la narratrice créa le présent texte pendant la période de sa sujétion à ce rite. Et son texte dit :

​​

Kú bǎɖá́bǎɖà ôkúyɛ̌wánɔ̂


1.    Dó má nyǐ àhwân ɖé
2.    Òkú mâ nyǐ àhwân ɖé
3.    Úwɛ̀ ɖyɔ̌ gbɔ̂ bó jǒ xó dǒ
4.    Sɛ̂kpécê 
5.    Àlɔ̌ déǔ 
6.    Cóbɔ̀ dǒ hûiě
7.    Àkwɛ̌ dékɔ̀n gân dékɔ̀n
8.    Àkwɛ̌ dékɔ̀n bɔ̀ ǎfɔ̂ kpé
9.    Hî dékɔ̂n sǒ dékɔ̂n
10.    Bɔ̀ jɛ̂sǔ hǔî
11.    Bɔ̂ dyɔ̀sú ɖê àlɔ̂
12.    Bó jǒ dó
13.    Sɛ̂kpécê 
14.    Àlɔ̌ déǔ 
15.    Cóbɔ̀ dǒ hûiě
16.    Kpó dékɔ̀n hǐ dékɔ̀n
17.    Cóbɔ̀ jɛ̂sǔ hǔî
18.    Bɔ̂ dyɔ̀sú ɖê àlɔ̂
19.    Bó jǒ dó
20.    Sɛ̂kpécê 
21.    Àlɔ̌ déǔ 
22.    Cóbɔ̀ dǒ hûiê
23.    Kú lǒ nyî àhwân ɖé
24.    Kú mâ nyí àhwân
25.    Wɛ̀ zɔ́n bɔ̀ àwǎ kú mî
26.    É nyǐ àhwǎn ɖè é lǒ nyǐ
27.    Sógběnyántɔ̂ lúvɛ̌
28.    Lúvɛ̌ ná bâɛ̀ mɔ̀n
29.    Tɔ́cè Lúvɛ̌ ná bâɛ̀ mɔn dódó
30.    Bó hǔî ná mî
31.    Òkú mâ nyǐ àhwân ɖé
32.    É nyǐ àhwǎn ɖè é lǒ nyǐ
33.    Àkwɛ̌ɖé sɔ̀ɔ̌ húzǔ àkpákǔn
34.    Bó tɔ̌n kûn ɖó tǒɖémɛ̀
35.    Àvɔ̌mɛ́nǔvíɛ̂ ná yì kákǎ
36.    Bó yî gbɛ̂ɛ̀
37.    Bǒ ká nâ zé xɔ̀ gbɛ̀tɔ̌ jó ná òkǔ
38.    Bó yǐ gálânǔcè ɖè kúsî
39.    Sɛ̂kpécê 
40.    É nyǐ àhwǎn ɖè é lǒ nyǐ
41.    Àmǎnwǎtɔ́flěnɔ̀n kúlǒgbɔ̀
42.    Kúlǒgbɔ̀ gbà zán bó gbâ klê
43.    Bó dǒ àmânsĩn zɛ̌n
44.    Cóbɔ̀ é gló
45.    Yě ɖè âvɔ̌ zɔ́n âgbámɛ̀
46.    Yě sà glé bó nǎ yí gbɛ̂tɔ́cyɔ̀
47.    Bɔ̀ gló jǎn é kâ glǒ
48.    Sɛ̂kpécê
49.    Àlɔ̌ déǔ cóbɔ̀ dǒ hûiê
50.    Kú bǎɖâbǎɖǎ òkúyɛ̌wánɔ̀n
51.    Dó má nyǐ àhwân ɖé
52.    Òkú mâ nyǐ àhwân ɖé
53.    Úwɛ̀ ɖyɔ̌ gbɔ̂ bó jǒ xó dǒ
54.    Sɛ̂kpécê 
55.    Àlɔ̌ déǔ cóbɔ̀ dǒ hûiě.

 

Oké Gbêsso Joséphine BOGNIAHO FADONOUGBO
 

TRADUCTION

 

Mort féroce, mort traîtresse


1.    La mort n'est pas une substance
2.    La parque n’est pas une réalité
3.    Aussi me suis-je résigné
4.    Mon  Sêkpé à moi !
5.    Il était entouré de toutes les attentions
6.    Et pourtant la mort l'a tué.
7.    Il y avait de l'argent, en espèces sonnantes et trébuchantes
8.    Il y avait de l'argent, tout le monde était présent
9.    Veillé par des coupe-coupe, gardé par des fusils,
10.    Jêsou l'a quand-même tué
11.    Et moi-même, j’en ai eu les bras coupés
12.    J'ai abandonné.
13.    Mon Sêkpé !
14.    Il bénéficiait de toutes les attentions
15.    Et pourtant la parque l'a emporté
16.    Gardé par des massues, surveillé par des fusils
17.    Il fut pourtant fauché par la mort
18.    Les bras m'en sont tombés
19.    Et j'ai capitulé.
20.    Ô mon Sêkpé !
21.    Il était bien entouré
22.    Et pourtant la faucheuse l'a tué.
23.    Si la mort pouvait être une certaine bête
24.    Et c’est parce que la parque n'est pas une bête
25.    Que les bras me sont tombés
26.    Si elle était une bête
27.    Le chasseur Louvê,
28.    Louvê l’aurait cherchée et trouvée.
29.    Mon père Louvê l’aurait traquée et trouvée assurément.
30.    Il l'aurait tuée pour moi
31.    La mort n'est pas une bête
32.    Fut-elle une denrée 
33.    Et que l'argent se mue en cet haricot rare
34.    Pour aller germer dans une certaine contrée
35.    La fille d’Avomênou ira jusque là-bas
36.    Pour le cueillir
37.    Elle en aurait usé pour acheter un homme à donner à la mort
38.    Afin d’arracher mon Galanou à la mort
39.    Mon Sêkpé
40.    La mort aurait été une certaine maladie
41.    Le forgeron-guérisseur Koulogbo
42.    Koulogbo a battu la nuit comme le jour
43.    Il a préparé des potions médicamenteuses
44.    Mais ce fut un échec
45.    On a extrait des tenues des malles
46.    Vendu des terrains pour racheter la dépouille mortelle de quelqu’un
47.    Ce fut des peines perdues
48.    Mon Sêkpé !
49.    Il bénéficiait de toutes les attentions et pourtant la mort l'a emporté
50.    Mort féroce, mort traîtresse !
51.    La mort n'est pas une substance
52.    La parque n’est pas une réalité
53.    Aussi me suis-je résigné
54.    Mon  Sêkpé à moi !
55.    Il était entouré de toutes les attentions, et pourtant la mort l'a tué.

 

COMMENTAIRE


La perte de l'être aimé provoque naturellement abattement et détresse chez la narratrice. Ces sentiments culminent à la révolte face à tous les moyens déployés dont la mort stigmatise la vanité en tuant pourtant Sêkpé. 
Une riche thématique, prise aux habituelles représentations populaires de la mort, impose néanmoins son originalité par la langue suggestive qui la dépeint. Elle éclate en des thèmes divers dont l'observation fait apparaitre au premier chef l'impuissance notoire de l'homme face à la mort. 
Cette impuissance se profile à travers des thèmes comme :
1.     un phénomène inconnu et insaisissable
2.    un phénomène insensible à l'argent, à l'art thérapeutique  et à la peur des armes
3.    une source des supputations  stressantes où s’exprime la sollicitude en une tenace détermination à travers  la farouche traque de la bête sauvage par Louvê, la quête initiatique de l'argent rare pour racheter les dépouilles mortelles d'un être cher
4.    un symbolisme de la bravoure et du dévouement porté par un arsenal de figures de style et de rhétorique dont le foisonnement fait la richesse d’une expression communicatrice de l’abattement, de la tristesse et de l’impuissance, en dépit d'une bonne volonté incontestable.

 

CONCLUSION


Dépourvu de fioritures dans son expression,  ce poème traduit l’abattement, la tristesse et surtout l’impuissance de l’homme face au phénomène transcendent de la mort. Sa férocité est sans égale de même que sa traîtrise. Face à cela, il revient à l’homme de se faire une raison : celle-là qui commande d'entourer un être cher de soins indescriptibles même si l'on sait qu'au bout du compte, la mort aura le dernier mot.

Au-delà des intérêts littéraire et sociologique du texte, on en perçoit un attrait philosophique ; il commande d'abandonner toute palabre « xo » au sujet de la mort du moment qu'elle dépasse la nature humaine, et il ne sert à rien de pleurer et de se lamenter, c'est un terme incontournable de tout être humain.

C'étaient quelques pistes possibles de compréhension et d’approche de ce poème. 

 

Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO

Publié dans Littérature-Poème

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H
Bonsoir cher Professeur. C'est avec beaucoup de plaisir que je vous lis ce soir. Ce texte traduit un vécu presque commun à tous: la mort et son vécu par les êtres chers au défunt. Il renforce en prime abord notre certitude que le mort est notre destin le plus certain. Elle n'est pas quelque chose de vénale. Leur impuissance face au décès de Sèkpé, où rien n'a pu l'arraché à son trépas, ni l'argent ni les attentions ne pourront rien face à ce train forcé que nous prendrons tous. Ce sont pourtant les lamentations, la douleur morale de la veuve qui frappent. Inconsolable devant la perte d'un être aussi chère qu'une moitié, ces pleurs qui traduisent ses remords, son incapacité face à ce destin funeste, si elles nous amènent à converger vers l'idée selon laquelle nos pleurs à la perte d'un être chère ne sont qu'inanité, autant elles confortent leur nécessité. Une nécessité double dans ce contexte précis. Celle culturelle qui témoigne au défunt qu'il est aimé et accompagné dans ce passage, ce processus ( processus car en se soumettant à l'acte culturel, l'auteure admet qu'après la mort, il y a un vécu qui continue). S'il est vrai que ses lamentations ne ramènent pas le défunt, que dans ses mots il y a tant de souvenirs et de mots cachés, des mots-mémoires; elles servent d'exutoire pour cette douleur, une douleur de l'âme. Victor Hugo abonde dans le même sens en affirmant que " toute larme lave quelque chose". Ce qui illustre l'autre nécessité des pleurs.<br /> Je ne saurais finir mon commentaire sans insister sur l'immensité de la valeur que ce poème donne à la vie. En montrant ostensiblement nos limites face à la mort, mort inéluctable, il nous convainc que la mort nous presse à vivre, mieux vivre, en nous rappelant comme Barnabé Laye que la vie est un fil tendu entre berceau et tombeau. Qu'on le veuille ou pas, dans chaque berceau, il germe une tombe. On mourra tous. Autant bien vivre.
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A
Bonjour ! J'ai lu avec attention votre commentaire. La question ontologique qui se pose est celui de l'attitude paradoxale des hommes quand ils viennent à perdre un être. <br /> En effet, bien qu'ils sachent que la mort est inévitable pour tous, pourquoi se lamenter, pourquoi pleurer? De plus, connaissant la transcendance de la mort, pourquoi donc déployer tous les moyens pour empêcher la mort de quelqu'un ? J'aurais voulu trouver de vraies réponses à ce comportement. Mais quand on constate que le déploiement de cette sollicitude ne profite qu'aux parents proches, aux amis et connaissances, car l'homme tue son semblable dans la guerre, l'ambiguïté de l'attitude étonne davantage. Dans l'incapacité de résoudre cette problématique, je l'adosse à un sentiment de fraternité, de lien hérite de l'appartenance à un même sang, à un même groupe, l'amitié étant perçue comme une intégration de l'ami à ce sang. <br /> Dès lors, on comprend mieux le niveau de défense et de protection que les proches apportent à leur parent menacé par la mort. Il s'enracine dans un sentiment grégaire qui n'accepte pas la séparation, la disparition de la fonction utilitaire d'un défunt. <br /> La mort de Sêkpé dévaste son épouse et l'on découvre qu'elle aurait tout tenté pour le maintenir en vie. <br /> Ce poème exprime la vanité de l'affrontement de l'homme avec la mort, cette résistance vouée d'avance à l'échec. Et c'est cela que rappelle ce poème célèbre: La mort du loup.<br /> Merci pour votre passage toujours bénéfique pour la réflexion.
H
Bonsoir cher Professeur. C'est avec beaucoup de plaisir que je vous lis ce soir. Ce texte traduit un vécu presque commun à tous: la mort et son vécu par les êtres chers au défunt. Il renforce en prime abord notre certitude que le mort est notre destin le plus certain. Elle n'est pas quelque chose de vénale. Leur impuissance face au décès de Sèkpé, où rien n'a pu l'arraché à son trépas, ni l'argent ni les attentions ne pourront rien face à ce train forcé que nous prendrons tous. Ce sont pourtant les lamentations, la douleur morale de la veuve qui frappent. Inconsolable devant la perte d'un être aussi chère qu'une moitié, ces pleurs qui traduisent ses remords, son incapacité face à ce destin funeste, si elles nous amènent à converger vers l'idée selon laquelle nos pleurs à la perte d'un être chère ne sont qu'inanité, autant elles confortent leur nécessité. Une nécessité double dans ce contexte précis. Celle culturelle qui témoigne au défunt qu'il est aimé et accompagné dans ce passage, ce processus ( processus car en se soumettant à l'acte culturel, l'auteure admet qu'après la mort, il y a un vécu qui continue). S'il est vrai que ses lamentations ne ramènent pas le défunt, que dans ses mots il y a tant de souvenirs et de mots cachés, des mots-mémoires, elles servent d'exutoire pour cette douleur, une douleur de l'âme. Victor Hugo abonde dans le même sens en affirmant que " toute l'arme, enfant, lave quelque chose". Ce qui illustre l'autre nécessité des pleurs.<br /> Je ne saurais finir mon commentaire sans insister sur l'immensité de la valeur que ce poème donne à la vie. En nous montrant nos limites face à la mort, mort inéluctable, il nous convainc que la'mort nous presse à mieux vivre, en nous rappelant comme Barnabé Laye que la vie est un fil tendu entre berceau et tombeau. Qu'on le veuille ou pas, dans chaque berceau, il germe une tombe. On pourra tous. Autant bien vivre.
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A
Bonsoir cher professeur. A l'extase est mon plaisir de vous lire ce soir.<br /> <br /> Avant toute chose, il importe de rappeler que le commentaire lumineux qui accompagne le poème oriente déjà les lecteurs que nous sommes de la substance à retenir. Toutefois, j'aimerais y placer quelques mots.<br /> Ce poème dévoile les cris détresse d'une femme, une femme meurtri par la perte d'un être cher. Ce poème nous amène à réfléchir sur notre finalité commune en tant qu'être humain : la mort. Cette mort qui frappe quand on s'y attend le moins. Elle ne fait aucune distinction puisque devant elle, nous sommes tous égaux. Notre argent, notre pouvoir, nos soins n'épargnent aucunement un être cher lorsque vient véritablement le moment de rejoindre l'au-delà (Mais cela ne doit pas être une raison pour ne pas témoigner attention et soins aux personnes chers). C'est pourquoi en tant qu'être humain, nous devons multiplier les bonnes actions pour qu'à notre mort, on puisse nous pleurer comme il le faut et qu'on se souvienne de nous en bien... Lorsque je lisais votre texte, m'est venu à l'esprit, le poème > de Victor Hugo dont je propose juste deux vers : >. Je terminerai mon commentaire par la célèbre phrase de Lamartine >
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A
C'est avec un réel plaisir que j'ai lu votre commentaire sur le dernier texte posté sur le blog. Non seulement il améliore la compréhension du poème, mais encore il l'enrichit par quelques illustrations prises à d'autres cultures.<br /> C'est justement à ce niveau que transparaît le caractère irréfutablement universel de la mort. Ainsi, en créant un texte qui porte les empreintes d'une culture à travers un rituel typiquement africain et par les informants civilisationnels tels que le chasseur Louvê, le guérisseur Koulogbo, la poétesse dévoile les acquis sociaux qui garantissent la protection de l'individu contre les maux qui blessent son existence. L'inefficacité de ces forces sociales, pourtant performantes en d'autres situations, face à la mort invite, en toute finesse, à abandonner toute attitude d'aplatissement corollaire des plaintes, des gémissements et des pleurs. Aussi, à aucun moment, le texte n'utilise-t-il un vocabulaire des larmes et des pleurs accusant ainsi la transcendance arbitraire de la mort. Elle la protège injustement des assauts de l'homme au moyen de l'argent, des instruments de belligérance, expressions d'une certaine bravoure.<br /> Je vous remercie pour vote commentaire. Veuillez accepter de partager le texte à vos proches.