Une femme amoureuse

Publié le par Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO

INTRODUCTION

 

Il me plaît de livrer à la lecture et à la critique des abonnés et autres visiteurs du blog, un second poème de feue BOGNIAHO FADONOUGBO Oké Gbêsso Joséphine. 

Ce texte, totalement inervé par une délicatesse de femme, exprime un amour débordant pour l'homme du cœur de la femme. Pour une rencontre amoureuse, au cours de laquelle la nuit va remuer sous des ébâts tendres et  langoureux,  la femme s'apprête avec soin, choisit les médias d'une parure exquise, capable d'envoûtement. 

Si l'on se souvient du poème Sêkpé, dans lequel elle justifie le choix de son homme, il n'étonne point qu'elle s'échine pour le séduire et lui offrir une nuit d'amours folles.

1.    Ásû nyɛ̌tɔ̀n mágbɛ̌ mágbɛ̌
2.    Yě nɔ̌ mlâɛ̌n ɖɔ̂ Ǎdógbǎnû
3.    Xɔ̌mɛ̂sǔ nyɛ̌tɔ̀n máfǎ máfǎ
4.    Yě ná ɖɔ̂ àgbǒ hú dǒê wɛ̀ n ɖê
5.    Ô gbéégbè n ká wǎ jéyǐ ǎsúé dê àé
6.    Má ɖɔ̀ mɔ̂
7.    Ô gbéégbé ɖyɔ̂ wǎ jéyǐ ǎsúé dê
8.    Tǒnû wɛ̀ n ná yì bó lɛ̀ù
9.    Bɔ̀  n gɔ̀ wǎ xɔ̂cémɛ̀ géé
10.    Nǎ kpɔ́n nǔsísǎ 
11.    Sĩnkpɛ̌n wǎnɔ̀ɖágbě
12.    É ɖò âtɛ̀ cé jǐ
13.    Bó sǎû
14.    Lóbǒ zé kílǒgò
15.    Ḱlǒgó fyɔ̌yɔ̌ kpáfěfě é ɖò âtɛ̀ jí
16.    Bó dó nǔkún
17.    Lóbǒ zé àlĩnjɛ̌ cê
18.    Àlĩnjɛ̌ myɔ̌nɔ̀ é ɖò gǎngómɛ̀
19.    Bô zě dó âlìn
20.    Lóbǒ kpɔ́n kɔ̂jɛ́cè
21.    Kɔ̂jɛ̌ cé kpíkpě é ɖô àtɛ̂ jí
22.    Bó dǒ kɔ̀
23.    Lóbǒ zé àlɔ̌gánvú cělɛ̌
24.     Álɔ̌gánvú  cělɛ̌
25.    Ɖé ê nɔ̂ ɖɔ̀nǔ kéún kéún
26.    Bó dó àlɔ̂
27.    Lóbǒ kpɔ̌n kánji
28.    Bó kpɔ̌n kànji bó zě àvɔ̂cê 
29.    Àvɔ̀cé mlàmlán é ɖé kǎnlɔ́ji
30.    Bókâ zé gbǎ
31.    Lóbǒ kà kî ǎfɔ̂célɛ̌
32.    Àfɔ̌célɛ̌ dó àfɔ̀kpá kplɛ̌sɛ̂ célɛ̌mɛ̀
33.    Bó wǎ jɛ̀ hɔ̌njí jǎn
34.    Bó kǎ jɛ̀ hɔ̌njí bó dǒ 
35.    Àgô àgô. 

Oké Gbêsso Joséphine BOGNIAHO FADONOUGBO

TRADUCTION 


Le passage d'une langue à l'autre, dans une démarche de traduction, n'est pas une œuvre facile. Une contrainte de la maîtrise des deux langues ainsi que des cultures qu'elles véhiculent s'impose au traducteur.  
La présente traduction s'est efforcée de rester fidèle au texte de la langue autre. Comme il contient des indices de civilisation, les notes explicatives se chargent de les rendre accessibles aux non-locuteurs. 

 

  1. Le mari ! 
  2. Mon mari que je ne quitterai jamais,
  3. Celui que son panégyrique appelle Adogbanou [1] 
  4. Mon incomparable homme de case ! 
  5. Les gens diront que j'immole un bélier pour lui. [2] 
  6. Le jour où j'irai lui faire visite dans sa case,[3] 
  7. Je dis bien, 
  8. Ce jour où je me rendrai auprès de lui, 
  9. C’est au marigot que j'irai me baigner.[4] 
  10. Et quand je reviendrai dans ma case, 
  11. Je prendrai la pommade, 
  12. Cette pommade odoriférante 
  13. Posée sur l’étagère,[5]
  14. Et je m'en frotterai le corps. 
  15. Je prendrai mon flacon noir de khôl en poudre,[6]
  16. Ce khôl bleu posé sur l'étagère, 
  17. Et je m'en ferai les yeux. 
  18. Je prendrai la ceinture de perles,
  19. Cette ceinture de perles fluorescentes enfermée dans une caissette,
  20. Et je m'en ceindrai le bassin.
  21. Je prendrai le collier
  22. Mon ravissant collier de perles posé sur l’étagère
  23. Pour m’embellir le cou.
  24. Je prendrai les bracelets,
  25. Ces bracelets mignons aux tintements langoureux
  26. Pour m’en parer les poignets.
  27. Puis, inspectant  la corde à linges,[7]
  28. Je choisirai le pagne plié sur ma corde
  29. Pour me le nouer à la taille.
  30. Et je glisserai,
  31. Je glisserai les pieds dans mes sandalettes
  32. Et alors, je me rendrai devant la porte.
  33. Parvenue à sa porte,
  34. Je m'annoncerai :
  35. Me voici, me voici


Notes explicatives 
 
[1] Adogbanou se traduit par ressortissant du clan qui pratique le rite appelé Dáhun. C'est une cérémonie quinquennale de purification du clan. Sur un feu rituel fictif, les hommes de ce clan malaxent la pâte de semoule de maïs à main nue.Celui qui se brûle est reconnu coupable de quelque forfait contre la famille ou l'un de ses membres. Il est contraint de faire une confession publique de sa faute ou meurt.  

[2] L’expression immoler ou offrir un bélier à quelqu'un signifie gâter la personne, l'honorer, lui faire un grand bien. 
[3] Autrefois, les conjoints faisaient chambres séparées pour plusieurs raisons sociales. Pour accomplir le devoir conjugal, l'un des époux devait se déplacer pour se rendre dans la case de son partenaire. Dans les foyers polygamiques, les épouses organisaient le tour. 
[4]Dans l’ancien temps, il n'y avait pas de douche interne dans les habitations. Les gens se rendaient au marigot prendre leur bain. Il y avait un marigot distinct pour chaque sexe, et des règles strictes encadraient l'usage et la fréquentation de ces points d'eau. 
[5]Le plus souvent, il n'y avait pas un meuble où se rangeaient les objets de la  toilette féminine. Un plateau en bois travaillé muni ou non de pied offrait sa surface  pour garder des objets de toutes sortes, surtout ceux de toilette et parure de la femme. [6] Khôl en poudre est un produit de maquillage pour les yeux ; c’est une poudre minérale 
autrefois  composée de sulfure de plomb ou de sulfure d'antimoine.  
[7] En l'absence d'une armoire à linges, on tendait une corde dans la case pour y suspendre les vêtements.

COMMENTAIRE


Une fois que certains termes qui peuvent paraître hermétiques sont expliqués, chacun peut faire un commentaire selon sa sensibilité. Je propose quelques pistes qui pourront être complétées à volonté.

De façon generale, ce texte s'organise autour de trois pôles: une entrée faite des cimq premiers versets, un corps qui se déploie sur 26 versets et une clôture qui s’étend sur les quatre derniers versets.


1. L'ENTRÉE


Une tonalité sentimentale et essentiellement amoureuse ouvre le texte. Elle s’exprime par les possessifs, la foi de l'inséparabilité du couple et l’usage d'une touche de panégyrique, louange clanique populaire en Afrique.


2.LE CORPS DU POÈME


2.1. Poésie du geste et de l'objet, le corps du texte célèbre la féminité et le désir de séduction soutenus par l'amour. 


2.2. Une grande prévenance se lie dans la chronologie des gestes, le fétichisme des objets et celui de leur appartenance pour donner de l'amour, séduire dans une totale abnégation. 


2.3. La pensée de l'autre se superpose aux préparatifs des retrouvailles et de la rencontre pour épaissir l'idée du don de quelque chose d'exquis et de presque parfait. 


2.4.La transparence du symbolisme de l’objet illumine singulièrement l’objectif du déplacement en vue. 


2.5.Alors se dresse le projet entièment porté par une profusion de verbes au futur simple, de répétitions, d’enjambements, de rejets et de contre-rejets pour finir par camper cette visite nuptiale comme une nuit de noce.


3. LA FIN


Le sublime amour éclate lorsque, dans un langage suggestif et plein d’euphémismes,la femme parviendra au bout de sa pérégrination à un don magistral d’elle-même. Le tout finira en finesse et dans la tendresse.


CONCLUSION


Le jeu de l’amour existait bel et bien, et de façon raffinée en Afrique. Ce poème le démontre à suffisance. Il le fait mieux en se présentant comme un vaste euphémisme, une large circonlocution dans laquelle le camouflage discret de la réalité n’occulte pas pour autant celle-ci.


Cette ébauche de commentaire révèle deux intérêts du texte. Ils sont sociologique et culturel, et littéraire. Chacun pourra en trouver d’autres suivant ses angles d’attaque du poème. Je souhaite à tout lecteur une bonne découverte.


 Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO
 

Publié dans Littérature-, Poème

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H
S'il est vrai que ce texte est une poésie lyrique, une ode à l'amour, où l'auteure s'emploie à exprimer ses sentiments amoureux en décrivant toute l'excitation presque puérile commune lorsqu'on est épris d'un tel sentiment et la préparation qui précèdent l'instant sacrément intime qu'elle attend et entend passer avec son mari, elle nous laisse découvrir un autre pan de la femme africaine. Un caractère mal connu ou carrément méconnu. Je m'explique. S'il est de notre culture (l'appartenance culturelle n'est plus à prouver, le nom, la langue du texte sont assez expressives.Les verset ''7. Ô gbéégbé ɖyɔ̂ wǎ jéyǐ ǎsúé dê '' et ''29. Àvɔ̀cé mlàmlán é ɖé kǎnlɔ́ji'' apportent des indices sur la langue, wémègbé) que nos femmes sont moins expressives sur leurs sentiments, qu'elles semblent quelque peu timides, et que l'amour se décrypte souvent dans les soins qu'elles donnent à leurs hommes, elles ne sont pas moins enclins à exprimer leurs sentiments. Les plus belles parures, son pagne le plus beau, son plus beau bracelet,..., sont autant de choses dont elle se vêtit pour crier son amour. En mettant en avant cette grande différence entre la femme d'ici et celle d'ailleurs, l'auteure révèle leur ressemblance. Malgré le brassage culturel, en parlant d'amour, tout reste identique. C'est l'universalité de l'amour. <br /> Les subtilités, la douceur, le discours osé et gracieux, sont les preuves d'un véritable art ronsardien.
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H
La variété et qualité des textes que vous nous proposez et l'originalité des thèmes abordés me ravissent. Merci Professeur.
A
Je suis totalement à terre face à un commentaire aussi engagé, dans lequel se lisent une sociologie précise et de connaissances littéraires étonnantes. <br /> Je vous le concède volontiers, le sentiment amoureux est universel et s'exprime dans toute littérature comme un poncif, un thème intemporel. Cependant, la particatité ici réside dans une expression non pas hermétique, mais délicate de circonlocutions. Le mi-dit laisse imaginer la chaleur des ébâts en projet, le halo de tendresse qui sacralisent le don mutuel de soi au sein duquel chacun s'oublie pour que l'autre soit. <br /> Je vous remercié pour votre éclairage précieux.
U
Un très bon texte, une excellente traduction et un beau commentaire.
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