Aux sources du tribalisme

Publié le par Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO

1.    L’évocation du tribalisme  continue de faire penser aujourd’hui,  comme naturellement, au continent africain. De fait, des facteurs sociologiques autorisent à n’envisager la persistance du phénomène que dans les contrées éloignées, comme l’Afrique, des climats tempérés[1]. Les peuples tribaliques vivraient un tiraillement entre deux mondes, celui de leurs ancêtres, riche de cette culture totémique d’interdits, de tabous, d’idées reçues,  forgée par l’histoire, et le monde moderne en construction,  fait d’acquis bénéfiques du progrès scientifique et technologique. Pendant ce temps, la modernité serait l’apanage des peuples non tribaliques. Ils accumuleraient des conquêtes victorieuses sur la nature pour l’épanouissement et le bonheur de l’homme : ce serait des peuples d’un humanisme supérieur. En cela, on n’est guère loin des idées de Lucien Lévy-Bruhl sur l’âme primitive [2]  Rien n’est aussi moins convainquant que cette théorie : il existe des tribus ici et là dans le monde. Et la manifestation du sentiment d’une appartenance tribale est grosso modo le tribalisme.
2.    Le tribalisme se définit comme une organisation sociale fondée sur les tribus ou sur les ethnies. La tribu elle-même désigne un groupe d’individus descendant d’un ou de plusieurs ancêtres éponymes. Cet ancêtre donne le plus souvent son nom au groupe ou à l’espace qu’il habite. Les individus développent au sein de ce creuset où ils sont pris en charge par une éducation communautaire et des codes spécifiques, un nationalisme grégaire fait du fanatisme et du refus de la différence [3]. Le plus souvent forgés par l’histoire mouvementée des relations intertribales, ces facteurs se légitiment dans des images et opinions issues du type de rapport [4] liant différents groupes qui se partagent le même milieu vital. L’unité et l’homogénéité caractérisent le tribalisme originel ou primaire, elles sont célébrées dans les panégyriques claniques, des textes épidictiques et dithyrambiques  dans lesquels les groupes se louangent et se définissent. Cette acception du tribalisme parcourt toutes les sociétés du monde où des groupes d’humains recourent  à la figure forte d’un meneur charismatique pour se clarifier, se distinguer des autres.  L’observation de l'histoire des peuples du monde révèle que les hommes se sont toujours réunis en tribus et les nations modernes ne sont rien d’autre que la conglomération  de populations diverses aux identités différentes. Leur histoire de nation moderne ou de patrie s’est constituée récemment sur de nouvelles confrontations relativement victorieuses avec des difficultés naturelles ou anthropiques : certains hymnes nationaux les chantent du reste. 
Le mot de tribalisme s’applique aussi à l’espace urbain pour désigner l’association des ressortissants d’un peuple qui se retrouvent par le hasard des migrations sur un territoire étranger. Ils se fréquentent, organisent des rencontres périodiques, célèbrent des fêtes de saisons,  comme pour se souvenir et perpétuer des us de leurs origines même si elles sont diverses. Le caractère composite d'une telle communauté appelée diaspora ne lui dénie pas l’appellation de tribu. Ainsi trouve-t-on la tribu chinoise du Bénin, celle française de Côte-d’Ivoire, la tribu béninoise de Washington, etc.  Issu donc de populations diverses d’une même nation, l’ensemble des migrants d’un même pays établis dans un autre y constituent une tribu. Ils ont beau avoir des habitudes différentes, la vie sur une terre étrangère les fédère dans une union irréfutable : de quelque autre nom qu’on la désigne, colonie, diaspora, cette union est une tribu. Elle se réclame d’un nom fondateur qu’est le pays d’origine. Bien plus encore d’essence tribale se veulent les gangs urbains, les bandes de jeunes, les groupes de supporters de telle ou telle équipe pratiquant tel ou tel jeu ; ils se composent d’individus de différents âges obéissant à un meneur parfois inamovible à cause de sa force physique, sa force de caractère ou l’ensemble de de ses habiletés, c’est, par similitude avec la société de certains animaux, l’image du dominant. Une autre donne se projette comme une  nouvelle aire d'expression du tribalisme, la politique. On y retrouve des partis politiques tribaux ou ethniques. Quand bien les caciques de la présente réflexion seraient tentés de réfuter l’existence de ce type de manifestation tribale dans les pays à économie avancée, que répondront-ils à l’objection qui reconnaîtra les partis idéologiques comme le communisme, le socialisme, la droite libérale, l’extrême droite, etc.? N’existent-ils pas selon des codes spécifiques en recrutant leurs militants dans des secteurs d’activités spécifiques ? La politique a porté le tribalisme à un niveau plus pernicieux pour les nations, le régionalisme.  Ce type rassemble les individus d’une même région sans distinction d’origine ethnique, de langue et de religion dans un grand mouvement pour se poser comme une identité forte et s’opposer aux autres contrées au sein d’une même nation.
3.    Dès lors que cette typologie  partielle du tribalisme est installée, il serait intéressant d’en décrire un  profil typique. En effet,  tout tribalisme occupe un territoire qu’il marque comme une appartenance inaliénable ; elle le défend contre tout envahisseur, provoquant des actes de bravoure par lesquels se construit l’épopée de l’existence du groupe. Mue par un instinct hégémonique, la tribu agrandit constamment son espace vital ou son rayon d’actions en donnant la chasse aux autres groupes sociaux dont elle n’accepte guère la proximité ou le partage de ressources essentielles pour son activité nourricière, l'agriculture, la pêche, l’élevage, la chasse et toutes autres formes de travail qui permettent aux individus de subvenir à leurs besoins essentiels. Ce constant rapport de belligérance avec ses homologues se solde le plus souvent par la réduction des plus faibles en captifs utilisés à des tâches diverses ou par leur assimilation en de nouveaux membres qui viennent grossir l’effectif du groupe. Faisant chorus avec les autochtones, ils augmentent leur prestige et leur puissance, et leur permettent de s’imposer davantage à d’autres. La France est bien forte de ses colonies d'Afrique. En outre, la groupe tribal possède une langue propre ; articulée ou faite de signes ou de codes, elle sert de véhicule d’échanges entre les individus. Lorsqu’elle est une amalgame de gens venus de milieu différents que caractérisent des langues différentes, la tribu utilise une langue d’emprunt parlée et comprise par tous ses membres. Dans les cas extrêmes, les nouveaux membres apprennent la langue des dominants ainsi que la culture qu’elle véhicule : l’activité nourricière du groupe, les us et coutumes, les codes sociaux, la religion, encore et encore. Car toute tribu se réclame d’une identité propre et spécifique bâtie autour d’un proprium culturel ou d’idéaux moteurs de ses actions et son existence. Du moment que la communauté tribale possède une langue, vit sur un territoire, se construit une histoire dans le contact avec ses voisins, pratique des us et des coutumes, se réfère à des institutions pour la régulation de sa vie, elle est, qu’on le veuille ou non, une civilisation.
4.    À l’observation, les tribus ne se tolèrent guère puisqu’une tendance à l’hégémonie innerve tout leur être. Tant qu’une civilisation peut rayonner au-delà de ses limites territoriales, elle ne s’abstient pas d’attaquer ses voisines dans un but manifeste de les annexer ou de les repousser plus loin. Depuis l'antiquité jusqu’à une période récente, beaucoup de régions du  monde ont connu des  razzias, des expéditions expansionnistes, elles ont vécu le régime de terreur imposé par des populations plus fortes aux plus faibles. Aussi loin que l'on puisse remonter dans le temps, il y a lieu ici d’évoquer pêle-mêle l’histoire des Goths [5], un peuple germanique qui a lutté contre  Rome, celle du  célèbre Gengis Khan [6], un farouche et cruel conquérant qui a unifié les tribus mongoles. Le continent africain est constellé d’ethnies ou exactement de tribus ; on en dénombre environ 200 actuellement dans la seule zone ouest, bien qu’il soit possible d’en compter davantage. Si Pierre Alexandre [7] a dénombré 650 langues dans toute l’Afrique et que la langue apparaît comme un critère important d’admission d’une tribu, il n’est pas exclu de trouver autant de tribus sur le continent que de langues. Ces groupes humains n’ont pas toujours vécu comme de bons voisins pacifiques, cependant, l’intrusion étrangère, surtout européenne, est venue exacerber leurs relations, y laissant des séquelles difficiles à effacer.
5.     Nombreux points de départ ont permis à plusieurs pays européens[8] d’entrer en contact avec le continent africain, de découvrir l’immensité de sa richesse et d’organiser son pillage, car l’exploration rime avec l'exploitation. Très vite, à la faveur des théories de dénégation [9 ] d’une humanité aux populations africaines, l’Europe se jette dans le commerce triangulaire qui dépeuple le continent. Elle a prospéré dans  ce honteux trafic en s’appuyant sur le nationalisme tribal et en opposant des populations autochtones les unes aux autres. Et en  échange de miroirs, de verroteries, de poudres insignifiantes [10], de fusils et de pacotilles, l’Occident, surtout la France, a saigné le continent. Après avoir instigué des guerres intestines, les étrangers blancs se muent en protecteurs de certaines populations en proposant des traités dits de protectorat. Par ce biais hypocrite, l’envahisseur propose de défendre son protégé contre d’éventuels agresseurs, et en compensation, obtient le droit de piller. Les monarques africains résistants durent d’abord rassembler les autres tribus libres [11]pour contrer la colonisation. On cite les exemples de Samory Touré, Ahmadou, Béhanzin et de bien d’autres souverains en Afrique de l’ouest, celui de  Chaka [12], en Afrique du Sud. La cruauté des guerres entre Africains et celle encore plus inhumaine du colonialiste contre les autochtones ont marqué les esprits et laissé des stigmates indélébiles. Et aujourd’hui encore, l’Afrique en est  à panser ces plaies pour avoir eu des collaborateurs de colons parmi ses fils, pour aider à soumettre leurs propres congénères.
6.    De ce fait, une méfiance et une haine coriaces voire ataviques lient des populations habitant le même territoire et supposées appartenir à un même creuset national. Elles s’expriment à travers des stéréotypes par lesquels ces populations se stigmatisent mutuellement. Et très souvent, ce ressentiment culmine à la création d’interdits intertribaux, dont ceux du mariage par exemple entre les individus de certaines tribus [13] non pas en raison des castes, mais pour des inimitiés interethniques séculaires. La traduction de cet état de fait dans le domaine politique est le népotisme, système de favoritisme clanique au sein duquel le pouvoir politique, les instances de décision et de gestion d’un pays sont concentrés dans les mains d’une tribu, d’une région. De ce caractère exclusif du pouvoir naissent les guerres civiles toutes semblables aux guerres tribales. Elles constituent des occasions espérées où des tribus se ciblent et cherchent à en découdre les unes avec les autres pour apaiser les ressentiments des frustrations du passé. On comprend bien que des pays qui n’ont jamais connu de guerres civiles vivent comme dans une ambiance de remous inter-claniques larvés. Ainsi, l’homme à qui échoit le pouvoir politique central éprouve souvent des difficultés à rassembler autour de son action politique toutes les composantes de la nation. Il compose et travaille avec quelques bonnes volontés, parce que aux sources du tribalisme, se trouvent des frustrations enfouies dont la conscience collective concernée recherche la réparation. Cela plombe de beaucoup le développement et aujourd’hui, il est avéré que ce ne sont pas les seuls pays qui ont connu la guerre civile, le génocide interethnique ou quelque histoire chosifiant l’homme, qui aient besoin de cette commission historique de Vérité et Réconciliation [14], mais tous les pays où a sévi la traque de l’homme sous n’importe quelle forme et dans laquelle sont impliqués des indigènes en qualité de collaborateurs de l’esclavagiste et du colonialiste étrangers.
7.    Ayant bien compris cette problématique, certains chefs d’État ont brassé les populations et les ressortissants des régions, afin de créer un climat favorable à un vivre ensemble porteur d’unité et de progrès. Aussi, le micro-nationalisme tribal a-t-il connu du recul cédant peu à peu sa place à un patriotisme de bon aloi. Le pari de nos jours est d’éviter le réveil des vieux démons  par des actions et des pros inconséquent, parce qu’aux sources du tribalisme rôdent encore le désir de vengeance, la colère, la méfiance, la trahison, le refus de la différence et la corruption. Tout dirigeant qui n’évitera pas d’allumer l’un quelconque de ces maux, fera le malheur de son pays.

Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO

[1] Tribalisme et intégration nationale en Afrique noire [article dans Persée] sem-link Jacques Lombard L'Homme et la société  Année 1969  12  pp. 69-86
[2] Le mentalité primitive [livre] Lucien Lévy-Bruhl, philosophe, 1922.
[3] J’ai confiance en la culture de mon pays [article sur le blog de BOGNIAHO, https://a-po-li48-as.over-blog.com/] Akotêgnon Gbêdékounnou Ascension BOGNIAHO, 23 décembre 2020.
[4] L’image de la France dans l’Angleterre victorienne (1848-1900) [article]
Sem-linkSylvaine Marandon
Collection IDERIC  Année 1971  1  pp. 137-141.
[5] Ghots et Wisighots sont des peuples germaniques engagés dans des guerres contre Rome.
[6] Gengis Khan est une figure légendaire du guerrier conquérant entouré de respect. Il unifié et pacifié les tribus mongoles.
[7] Pierre Alexandre, Langues et langages en Afrique noire
[8] Les Grecs, les Romains, les Portugais, les Hollandais, les Anglais, les Français, presque toutes les nations se sont tuées sur Afrique pour en exploiter les habitants et les richesses. Hormis le mot pillage, celui qui exprime le mieux leur comportement est le prélèvement, car le continent regorge de richesses infinies.
[9] Buffon, Joseph Arthur Gobineau, Voltaire
[10] Léopold Sédar Senghor, Chaka, chant 1.
[11] LA VOIX BLANCHE
On cherchait un guerrier, tu ne fut qu’un boucher
Chaka
Une basse-cour cacardante, une sourde volière de mange-mil oui !
J’ai portée la cognée dans ce bois mort, allumé l’incendie dans la brousse stérile
[12]
a)    LA VOIX BLANCHE
Ta as mobilisé le Sud contre les blancs
CHAKA
Ah ! te voilà Voix Blanche, voix partiale voix endormeuse.
Ils ont voulu des marchandises, nous avons tout donné : des ivoires de miel et des peux d’arc-en-ciel
Dirais-je leurs présents rouillés, leurs poudreuses verroteries ?
Oui en apprenant leur canons, je devins une tête
La souffrance devint mon lot, celle de la poitrine et de l’esprit. [Le résistant]
b)    « Le mouvement de libération nationale en Afrique occidentale » de Nikolaj Ivanovič Gavrilov, pp 5-11. 
[13] Henri Lopes, Tribalique, nouvelle 2, Ah Apolline.
[14] La Commission de la Vérité et de la Réconciliation (CVR) a été créée en Afrique du Sud le 19 juillet 1995 sous la présidence de Nelson Mandela. Elle a été présidée par Mgr Desmond Tutu.
Au Togo, elle est devenue Commission Vérité, Justice et Réconciliation tandis qu’en Côte-d’Ivoire, elle s’est appelée Dialogue, Vérité et Réconciliation. Toutes ces instances, même celle du Canada ont travaillé à panser les plaies spirituelles, morales et matérielles des victimes d’affrontements humains et de catastrophes. Tous les pays d’Afrique de l’Ouest en ont besoin pour guérir des plaies du passé colonial où certains de leurs concitoyens d’aujourd’hui ont été des collaborateurs zélés de l’étranger.

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M
Très bel article!
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A
Merci beaucoup. Il faudra le relire et le critiquer mieux pour faire avancer la réflexion. Nous ne sommes pas à la foire des lauriers, mais sur le terrain de la construction de notre être de Béninois et d'Africains.
V
Très enrichissant, cet article.
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A
Le sentiment tribal est l'un des freins au développement des pays africains. Il peut être corrigé si les dirigeants prennent conscience de son rôle dans la situation d'arriération du continent et entreprennent de le réduire afin qu'advienne une cohésion nationale dans laquelle tous les citoyens regarderont dans la même direction.
G
Je suis fort admiratif du style.
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A
Je vous remercie beaucoup. Mais au-delà du style, il y a le contenu. Il nous interpelle tous afin que, nous débarrassant de notre nationalisme tribal, nous vivions en communion avec les autres populations de notre pays pour former un seul et même peuple, le peuple béninois.
J
Une étude assez fournie sur le tribalisme. L'historique, le contenu du concept, les différentes formes et autres ont nourri la plume de l'auteur. L'autre intérêt de cet article réside dans l'appel de l'auteur aux différents dirigeants afin d'éviter de réveiller les vieux démons. Vivement que cet appel fasse écho
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A
Merci beaucoup de votre analyse. Je pense que le tribalisme continue de jouer de sales tours à l'Afrique. Les dirigeants doivent effectivement éviter le feu là où il couve, dans le tribalisme effectivement